đŻïž CHAPITRE 8 â Le Sablier noir
Jour 4 â 4 octobre (nuit) â Ce qui sâĂ©coule nâest pas que du sable.
Une voix, glacĂ©e, chuchota dans lâobscuritĂ© :
â MayaâŠ
Elle ouvrit les yeux. Mais pas vraiment.
Quelque chose Ă©tait diffĂ©rent. La chambre semblait sâĂȘtre dissoute autour dâelle, avalĂ©e par une obscuritĂ© vibrante. Elle flottait. Son corps ne touchait rien, mais elle nâĂ©tait pas en train de tomber. Elle dĂ©rivait. Suspendue dans un vide dense, presque liquide.
Devant elle, une lumiÚre terne dévoila un objet.
Une clepsydre.
Ănorme. Suspendue dans lâair, comme sculptĂ©e dans du verre noirci.
Son verre n’Ă©tait pas transparent : il pulsait doucement, au rythme dâun battement. Comme un cĆur endormi.
Ă lâintĂ©rieur, le sable â noir, huileux â sâĂ©coulait lentement, chaque grain tombant avec un tic sourd, suivi dâun souffle⊠comme une expiration humaine.
Puis un autre.
Et un autre.
« Elle nâest pas prĂȘteâŠÂ »
La voix flotta tout prĂšs de son oreille, froide, sifflante.
« Tu nâaurais pas dĂ»âŠÂ »
Maya chercha à bouger. Ses jambes étaient raides. Ses bras, comme engourdis.
« Il est trop tardâŠÂ »
Les gouttes de sable tombĂšrent plus vite. Les souffles devinrent des murmures.
Les murmures, des voix.
Et les voix⊠des cris.
« Il est trop tard ! »
« Elle approche ! »
« Maya, tu as ouvert la voie ! »
Le sablier vibrait, de plus en plus fort.
Le sable noir se mit à déborder.
Il sortait du verre. Tombait en pluie Ă©paisse, gluante, comme sâil coulait hors du temps.
Elle baissa les yeux : ses pieds étaient recouverts.
Le sable remontait, sâinfiltrant jusquâĂ ses genoux. Il Ă©tait froid, mais il vivait, serpentait contre sa peau comme sâil cherchait Ă entrer.
Elle voulut fuir. Courir.
Mais le vide la retint. Chaque mouvement semblait ralentir, comme dans une eau trop lourde.
Et lĂ , dans le verre du sablier, un reflet apparut.
Un visage.
Elias.
Ses yeux étaient blancs. Sa peau, cendrée. Il ne parlait pas, mais ses lÚvres bougeaient.
« Elle approche. »
Maya hurla.
Mais aucun son ne sortit.
Elle sentit le sable toucher sa gorge. Il sâinsinuait partout. Il voulait quelque chose.
Un battement.
Puis un autre.
Ce nâĂ©tait plus la clepsydre.
CâĂ©tait la maison.
Elle battait, elle aussi.
Et juste avant que tout ne disparaisse, elle vit, tout en haut, au sommet du sablierâŠ
Une silhouette. Immense. Floue.
Et deux yeux. Blancs. Fixés sur elle.
Elle se redressa dâun coup dans son lit.
Son souffle court. Son dos trempé de sueur.
Le silence, total.
Mais elle savait.
Ce nâĂ©tait pas quâun rĂȘve.
Elle tourna la tĂȘte. La clepsydre sur lâĂ©tagĂšre vibrait doucement. Son sable⊠noirci. TrĂšs lĂ©gĂšrement. Mais câĂ©tait rĂ©el.
Et sur lâoreiller : une plume noire.
Fine. LĂ©gĂšrement courbĂ©e. Elle semblait absorber la lumiĂšre autour dâelle.
Elle baissa les yeux.
Dans sa main, elle serrait la clé. Fort.
« Elle approche. »
Cette fois, Maya nâessaya pas de se rendormir.
Elle resta assise longtemps, fixant la clepsydre, guettant les ombres sur les murs.
Quelque chose sâĂ©tait rĂ©veillĂ©.
Et elle avait lâimpression que, dĂ©sormais, chaque nuitâŠ
Elle allait devoir se battre pour ne pas sombrer.
Et toi, quâen penses-tu ?