đŻïž CHAPITRE 9 â La vision dâElias
Jour 5 â 5 octobre (matin) â Il y a des choses quâon voit mieux les yeux fermĂ©s.
Le matin Ă©tait pĂąle. Lâautomne avait peint les vitres de buĂ©e.
Dans la cuisine, lâodeur du pain grillĂ© flottait, douce mais lointaine.
Maya nâavait pas faim.
Elle avait dormi par morceaux. Des lambeaux de sommeil, sans repos.
Chaque fois quâelle fermait les yeux, elle revoyait le sablier noir. Le sable. Les voix. Et⊠Elias.
Il lâavait regardĂ©e. Il avait parlĂ©. Mais dans le rĂȘve, il nâĂ©tait plus vraiment lui.
â Tu veux du jus ? demanda leur mĂšre, sortant une brique du frigo.
Maya sursauta.
â Euh⊠ouais. Merci.
Elle sâassit Ă table, encore engourdie. Elias Ă©tait dĂ©jĂ lĂ , les jambes qui se balançaient sous sa chaise, une tartine pleine de confiture Ă la main.
â Bien dormi ? demanda leur pĂšre en versant du cafĂ© dans une grande tasse Ă©brĂ©chĂ©e.
Elle haussa les épaules.
Mais Elias, la bouche pleine, lança joyeusement :
â Jâai rĂȘvĂ© dâelle !
Maya tourna la tĂȘte vers lui, figĂ©e.
â De qui ?
â La dame aux yeux blancs.
Le beurre dans sa bouche nâadoucissait pas ses mots.
Un froid glacial traversa Maya.
â Elle tâa dit quelque chose ? chuchota-t-elle.
Il hocha la tĂȘte.
â Elle a dit⊠âElle nâest pas encore prĂȘte.â Et puis elle a criĂ©. TrĂšs fort. Mais pas sur moi.
Leur mĂšre soupira.
â Encore ces histoires, Elias. Je tâai dit de ne pas trop Ă©couter ta grand-mĂšre.
â Mais jâai pas rĂȘvĂ© de grand-mĂšre. CâĂ©tait pas elle. CâĂ©tait⊠je sais pas. Quelquâun dâautre. Flou. Grand. Et elle marchait dans un couloir sans murs.
Leur pĂšre fronça les sourcils. Il posa sa tasse, sâapprocha doucement.
â Tu te souviens dâautre chose ? demanda-t-il, sĂ©rieux.
Elias fit un dessin dans lâair avec ses doigts.
â Il y avait plein de portes. Mais aucune ne voulait sâouvrir. Et⊠y avait une ombre. En haut, trĂšs haut. Qui regardait. Mais sans yeux.
Le silence sâinstalla. Le bruit de la cafetiĂšre couvrait Ă peine les battements de cĆur de Maya.
Leur mĂšre brisa lâinstant.
â Câest fini, ces histoires. Pas un mot de sablier, de porte ou de cauchemar.
On vit dans une maison normale, avec une vie normale. Et on va en classe. Point final.
Et elle quitta la piĂšce, le pas sec.
Maya échangea un regard avec leur pÚre. Il semblait⊠inquiet. Mais pas surpris.
Puis, du couloir, une voix.
â Tu sais quâil rĂȘve dĂ©jĂ comme eux.
Leur grand-mĂšre.
Elle entra lentement, comme si elle nâĂ©tait jamais partie.
Ses cheveux argentés attachés en chignon, son long gilet traßnant presque au sol.
â Bonjour, dit-elle simplement. Comme si elle revenait dâune promenade dans le jardin.
Leur pĂšre la fixa.
â Tu Ă©tais oĂč, hier ?
â Ă ma place, rĂ©pondit-elle. LĂ oĂč on mâattend.
Maya sentit que ça se passait entre adultes. Mais elle resta.
â Il faut lui dire, ajouta leur grand-mĂšre. Tu ne peux pas la laisser avancer dans lâombre. Elle doit choisir. Maintenant.
â Pas ce matin. Pas devant eux.
â Câest justement le matin quâon voit les choses en face.
Elias continuait de mùcher, comme si tout ça était un film dont il connaissait déjà la fin.
Leur grand-mĂšre sâagenouilla prĂšs de Maya.
â Tu as rĂȘvĂ©, toi aussi, nâest-ce pas ?
Maya hocha la tĂȘte.
â Le sablier. Le sable⊠Il me parlait. Et Elias⊠il Ă©tait lĂ . Mais diffĂ©rent.
Elle ne sembla pas surprise.
â La clepsydre a commencĂ© Ă tourner. Ce qui a Ă©tĂ© scellé⊠se rĂ©veille.
Leur pĂšre toussota. Elle se releva.
â Je veux quâelle ait le choix.
Il ne répondit pas. Il fixa juste Maya, longuement.
Puis il prit sa tasse de café, et quitta la piÚce.
Leur grand-mĂšre posa sa main sur lâĂ©paule de Maya.
â Il faut te prĂ©parer.
Puis elle sâĂ©loigna Ă son tour.
Maya regarda Elias, qui fixait le vide avec son air rĂȘveur.
Elle se sentait cernĂ©e. Comme si tout le monde savait quelque chose quâelle ignorait encore.
Et au fond dâelle, une certitude :
Elle nâĂ©tait pas la seule Ă rĂȘver.
Mais elle Ă©tait peut-ĂȘtre la seule Ă devoir affronter ce qui se cache derriĂšre les rĂȘves.
Et toi, quâen penses-tu ?