đŻïž CHAPITRE 4 â Le repas du silence
Jour 3 â 3 octobre (soir) â Tout le monde est lĂ . Mais personne ne parle de ce qui compte.
Maya était restée longtemps assise sur son lit, la clé dans sa main.
CâĂ©tait une lourde clĂ© de fer noir, ancienne, sculptĂ©e comme un bijou oubliĂ©. Quand sa grand-mĂšre la lui avait tendue dans lâentrĂ©e, plus tĂŽt dans la journĂ©e, elle nâavait rien dit. Juste un regard. Et cette phrase :
« Il est temps. »
Depuis, Maya ne lâavait pas quittĂ©e.
Le mĂ©tal froid lui avait engourdi la paume. Pas comme une brĂ»lure. PlutĂŽt comme si la clĂ© aspirait quelque chose dâelle, en silence.
â Ă taaaaaable ! hurla sa mĂšre depuis la cuisine.
Maya sursauta, ferma la main sur lâobjet. Elle le glissa dans son tiroir, sous une pile de carnets. En sâen Ă©loignant, elle sentit un vide, un dĂ©collement, comme si elle laissait une part dâelle-mĂȘme derriĂšre.
Elle descendit.
Dans la salle Ă manger, lâodeur du rĂŽti de porc, des pommes de terre grillĂ©es et du crumble aux pommes tiĂšde se mĂȘlait Ă celle, plus discrĂšte, dâun bouquet de fleur sur la table. Le pain encore chaud attendait dans un torchon brodĂ©.
Sa grand-mĂšre, Moira, Ă©tait dĂ©jĂ installĂ©e. DrapĂ©e dans un gilet noir Ă©limĂ©, ses cheveux blancs relevĂ©s avec une tige en bois sombre. Son visage anguleux, parcheminĂ©, portait les mĂȘmes pommettes hautes que sa mĂšre. Elle observait en silence. Sa peau Ă©tait trĂšs pĂąle, presque translucide, comme celle de quelquâun qui avait passĂ© sa vie Ă lâombre. Elle portait une longue jupe noire et un chemisier aux boutons anciens.
Son pĂšre, Julien, assis Ă la droite de Moira, dĂ©coupait le rĂŽti. Ăpaules larges, bras solides, barbe de trois jours, cheveux chĂątains courts et bouclĂ©s. Il portait une chemise en jean et un pantalon de travail encore tachĂ© de sciure. Il avait le mĂȘme froncement de sourcils que Maya quand elle se concentrait. Sa peau Ă©tait lĂ©gĂšrement hĂąlĂ©e, tannĂ©e par les heures passĂ©es dans son atelier au fond du jardin.
Son petit frĂšre, Elias, huit ans, Ă©tait assis en bout de table. Il tenait sa fourchette comme une Ă©pĂ©e imaginaire. Il avait les joues rondes, les cheveux bruns en bataille et les yeux dâun marron clair presque dorĂ©. Sa peau claire prenait des reflets rosĂ©s quand il sâĂ©nervait ou riait trop. Il portait un sweat bleu Ă capuche et un jean un peu trop court aux chevilles. Il attendait, un peu impatient, quâon commence.
Sa mĂšre, Claire, dĂ©posa un plat de salade sur la table. Cheveux auburn attachĂ©s Ă la va-vite en chignon flou, regard vert identique Ă celui de Maya, les pommettes hautes de Moira. Elle portait un pull gris et un pantalon noir. Sa posture droite et tendue trahissait un agacement quâelle ne cherchait mĂȘme plus Ă dissimuler.
â Tu as mis le temps, dit sa mĂšre.
Son pĂšre, sans lever les yeux :
â Tu faisais quoi, lĂ -haut ?
â Un truc pour lâĂ©cole, improvisa Maya. Un devoir sur⊠les mythes nordiques.
Sa grand-mĂšre leva les yeux.
â Oh, les mythes. Câest toujours intĂ©ressant. Tu sais quâils sont souvent trĂšs proches de la vĂ©ritĂ© ?
Sa mĂšre leva les yeux au ciel. Son pĂšre se servit en salade.
â Tu es bien silencieuse ce soir, dit doucement sa grand-mĂšre.
â Je suis juste fatiguĂ©e, rĂ©pondit Maya.
â La fatigue ne vient pas toujours du corps, murmura Moira. Parfois, câest lâĂąme qui se dĂ©bat.
Sa mĂšre posa violemment sa cuillĂšre.
â Maman. Tu ne recommences pas.
â Je dis juste quâelle est sensible. Câest normal. Ăa commence toujours comme ça.
â Non, ça commence quand tu ouvres la bouche. Câest lĂ que les problĂšmes commencent.
Son pÚre leva les yeux vers Claire, fatigué.
â On va vraiment faire ça, lĂ ?
â On doit faire ça, rĂ©pondit Moira. Parce quâelle ne sait rien. Et quâelle doit savoir.
â Elle nâa pas besoin de tes histoires, dit Claire. Elle est une enfant normale.
â Non. Elle est une enfant en danger. Parce que tu as choisi de lâignorer. Comme si ça allait disparaĂźtre.
Claire se leva, les poings serrés.
â Tu mâas racontĂ© les mĂȘmes absurditĂ©s quand jâavais son Ăąge. Tu voulais que je sois « gardienne », moi aussi. Que je rĂ©cite tes formules, que je croie Ă tes rituels, Ă tes cauchemars. Mais je nâai jamais rien ressenti. Rien. Tu veux quâelle finisse comme moi ? Ă douter de sa propre rĂ©alitĂ© ?
â Je veux quâelle survive. Et que toi, tu assumes ta part de responsabilitĂ©. Elle aurait dĂ» ĂȘtre formĂ©e. PrĂ©parĂ©e. Mais tu as refusĂ©. Et maintenant, les choses se rĂ©veillent. Et elle⊠nâest pas prĂȘte.
Un silence lourd tomba.
Julien coupa une pomme de terre.
â Bon⊠mangeons, non ?
Claire se rassit. Le dßner reprit, les couverts heurtant doucement les assiettes. Les conversations restÚrent plates, forcées.
Quand les assiettes furent vides, Claire déclara :
â Allez, vous montez. Brossage de dents. Et dodo.
â Mais jâai mĂȘme pas eu de crumble⊠protesta Elias.
â Demain, dit-elle. Il est tard.
Julien se leva pour débarrasser, ébouriffant les cheveux de son fils.
â File, mon bonhomme.
Maya grimpa les escaliers en silence, Elias sur ses talons. Au dernier palier, elle se retourna.
En bas, sa grand-mĂšre levait les yeux vers elle. Toujours silencieuse.
Maya referma la porte de sa chambre.
Le calme Ă©tait revenu. Mais ce nâĂ©tait pas le calme de lâoubli. CâĂ©tait celui qui prĂ©cĂšde quelque chose.
Et toi, quâen penses-tu ?