đŸ•Żïž CHAPITRE 4 — Le repas du silence

4 octobre 2025

Jour 3 – 3 octobre (soir) — Tout le monde est là. Mais personne ne parle de ce qui compte.

Maya était restée longtemps assise sur son lit, la clé dans sa main.

C’était une lourde clĂ© de fer noir, ancienne, sculptĂ©e comme un bijou oubliĂ©. Quand sa grand-mĂšre la lui avait tendue dans l’entrĂ©e, plus tĂŽt dans la journĂ©e, elle n’avait rien dit. Juste un regard. Et cette phrase :

« Il est temps. »

Depuis, Maya ne l’avait pas quittĂ©e.

Le mĂ©tal froid lui avait engourdi la paume. Pas comme une brĂ»lure. PlutĂŽt comme si la clĂ© aspirait quelque chose d’elle, en silence.

— À taaaaaable ! hurla sa mùre depuis la cuisine.

Maya sursauta, ferma la main sur l’objet. Elle le glissa dans son tiroir, sous une pile de carnets. En s’en Ă©loignant, elle sentit un vide, un dĂ©collement, comme si elle laissait une part d’elle-mĂȘme derriĂšre.

Elle descendit.

Dans la salle Ă  manger, l’odeur du rĂŽti de porc, des pommes de terre grillĂ©es et du crumble aux pommes tiĂšde se mĂȘlait Ă  celle, plus discrĂšte, d’un bouquet de fleur sur la table. Le pain encore chaud attendait dans un torchon brodĂ©.

Sa grand-mĂšre, Moira, Ă©tait dĂ©jĂ  installĂ©e. DrapĂ©e dans un gilet noir Ă©limĂ©, ses cheveux blancs relevĂ©s avec une tige en bois sombre. Son visage anguleux, parcheminĂ©, portait les mĂȘmes pommettes hautes que sa mĂšre. Elle observait en silence. Sa peau Ă©tait trĂšs pĂąle, presque translucide, comme celle de quelqu’un qui avait passĂ© sa vie Ă  l’ombre. Elle portait une longue jupe noire et un chemisier aux boutons anciens.

Son pĂšre, Julien, assis Ă  la droite de Moira, dĂ©coupait le rĂŽti. Épaules larges, bras solides, barbe de trois jours, cheveux chĂątains courts et bouclĂ©s. Il portait une chemise en jean et un pantalon de travail encore tachĂ© de sciure. Il avait le mĂȘme froncement de sourcils que Maya quand elle se concentrait. Sa peau Ă©tait lĂ©gĂšrement hĂąlĂ©e, tannĂ©e par les heures passĂ©es dans son atelier au fond du jardin.

Son petit frĂšre, Elias, huit ans, Ă©tait assis en bout de table. Il tenait sa fourchette comme une Ă©pĂ©e imaginaire. Il avait les joues rondes, les cheveux bruns en bataille et les yeux d’un marron clair presque dorĂ©. Sa peau claire prenait des reflets rosĂ©s quand il s’énervait ou riait trop. Il portait un sweat bleu Ă  capuche et un jean un peu trop court aux chevilles. Il attendait, un peu impatient, qu’on commence.

Sa mĂšre, Claire, dĂ©posa un plat de salade sur la table. Cheveux auburn attachĂ©s Ă  la va-vite en chignon flou, regard vert identique Ă  celui de Maya, les pommettes hautes de Moira. Elle portait un pull gris et un pantalon noir. Sa posture droite et tendue trahissait un agacement qu’elle ne cherchait mĂȘme plus Ă  dissimuler.

— Tu as mis le temps, dit sa mùre.

Son pĂšre, sans lever les yeux :

— Tu faisais quoi, là-haut ?

— Un truc pour l’école, improvisa Maya. Un devoir sur
 les mythes nordiques.

Sa grand-mĂšre leva les yeux.

— Oh, les mythes. C’est toujours intĂ©ressant. Tu sais qu’ils sont souvent trĂšs proches de la vĂ©ritĂ© ?

Sa mĂšre leva les yeux au ciel. Son pĂšre se servit en salade.

— Tu es bien silencieuse ce soir, dit doucement sa grand-mùre.

— Je suis juste fatiguĂ©e, rĂ©pondit Maya.

— La fatigue ne vient pas toujours du corps, murmura Moira. Parfois, c’est l’ñme qui se dĂ©bat.

Sa mĂšre posa violemment sa cuillĂšre.

— Maman. Tu ne recommences pas.

— Je dis juste qu’elle est sensible. C’est normal. Ça commence toujours comme ça.

— Non, ça commence quand tu ouvres la bouche. C’est là que les problùmes commencent.

Son pÚre leva les yeux vers Claire, fatigué.

— On va vraiment faire ça, là ?

— On doit faire ça, rĂ©pondit Moira. Parce qu’elle ne sait rien. Et qu’elle doit savoir.

— Elle n’a pas besoin de tes histoires, dit Claire. Elle est une enfant normale.

— Non. Elle est une enfant en danger. Parce que tu as choisi de l’ignorer. Comme si ça allait disparaütre.

Claire se leva, les poings serrés.

— Tu m’as racontĂ© les mĂȘmes absurditĂ©s quand j’avais son Ăąge. Tu voulais que je sois « gardienne », moi aussi. Que je rĂ©cite tes formules, que je croie Ă  tes rituels, Ă  tes cauchemars. Mais je n’ai jamais rien ressenti. Rien. Tu veux qu’elle finisse comme moi ? À douter de sa propre rĂ©alitĂ© ?

— Je veux qu’elle survive. Et que toi, tu assumes ta part de responsabilitĂ©. Elle aurait dĂ» ĂȘtre formĂ©e. PrĂ©parĂ©e. Mais tu as refusĂ©. Et maintenant, les choses se rĂ©veillent. Et elle
 n’est pas prĂȘte.

Un silence lourd tomba.

Julien coupa une pomme de terre.

— Bon
 mangeons, non ?

Claire se rassit. Le dßner reprit, les couverts heurtant doucement les assiettes. Les conversations restÚrent plates, forcées.

Quand les assiettes furent vides, Claire déclara :

— Allez, vous montez. Brossage de dents. Et dodo.

— Mais j’ai mĂȘme pas eu de crumble
 protesta Elias.

— Demain, dit-elle. Il est tard.

Julien se leva pour débarrasser, ébouriffant les cheveux de son fils.

— File, mon bonhomme.

Maya grimpa les escaliers en silence, Elias sur ses talons. Au dernier palier, elle se retourna.

En bas, sa grand-mĂšre levait les yeux vers elle. Toujours silencieuse.

Maya referma la porte de sa chambre.

Le calme Ă©tait revenu. Mais ce n’était pas le calme de l’oubli. C’était celui qui prĂ©cĂšde quelque chose.

Et toi, qu’en penses-tu ?

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