đŻïž CHAPITRE 3 â Moira
Jour 3 â 3 octobre â Elle est revenue.
La journĂ©e avait Ă©tĂ© longue. Ătrangement longue. Maya nâarrivait pas Ă se concentrer. Ni en classe. Ni Ă la maison. Il y avait comme un Ă©cho dans sa tĂȘte. Celui dâun sable qui tombe, lentement.
Depuis la nuit passĂ©e, tout lui semblait un peu… dĂ©calĂ©. Les couleurs plus ternes. Les sons plus forts. Et surtout, Elias. Il ne se rappelait de rien. Ni du dessin. Ni du symbole. Ni de leurs Ă©changes. Comme sâil sâĂ©tait rĂ©veillĂ© dans un autre jour.
Elle avait voulu lui montrer la feuille â il avait haussĂ© les Ă©paules, affirmĂ© quâil nâavait jamais vu ce dessin. Il Ă©tait reparti jouer avec ses Lego, comme si rien ne sâĂ©tait passĂ©.
Alors elle sâĂ©tait installĂ©e dans le salon, le manuel dâhistoire grand ouvert, mais le regard dans le vide. Elle avait lâimpression que la maison respirait autrement. Que les murs retenaient leur souffle.
Et câest Ă ce moment-lĂ quâelle entendit les freins crisser devant la maison.
Elle se leva lentement et sâapprocha de la fenĂȘtre. Une voiture noire, ancienne, Ă la carrosserie mate, sâarrĂȘta dans lâallĂ©e dans un nuage de feuilles mortes. Une silhouette en descendit, raide, enveloppĂ©e dâun long manteau noir.
Moira.
Sa grand-mĂšre.
Elle tirait une valise rigide, couleur bordeaux fané, avec une poignée en cuir rùpé et des autocollants effacés par le temps. Une valise lourde de souvenirs. Ou de secrets.
Moira marchait droit, sans hĂąte, comme si chaque pas avait Ă©tĂ© prĂ©vu Ă lâavance.
Elias, alertĂ© par le bruit, surgit dans le couloir. Il ouvrit la porte⊠et sâimmobilisa.
Elle entra comme si elle avait toujours vĂ©cu ici. Comme si elle nâĂ©tait jamais partie. Lâair mĂȘme sembla se tasser autour dâelle.
Moira Ă©tait⊠changĂ©e. Plus fine, plus tendue. Sa silhouette haute drapĂ©e dans des couches de lainage sombre, son visage blĂȘme soulignĂ© par un chignon serrĂ© et tordu en haut de sa nuque. Deux longues mĂšches blanches tombaient en boucles fines sur ses tempes, comme des griffes figĂ©es. Son regard gris Ă©tait acĂ©rĂ©, fixe, presque dĂ©rangeant.
Son odeur, aussi, était particuliÚre. Un mélange de thym, de poussiÚre ancienne, de cire chaude⊠et autre chose. Quelque chose de métallique. Comme du fer trempé.
â Bonjour Maya, dit-elle avec une voix aussi lisse quâun rasoir.
Maya resta figée.
â Quâest-ce que tu fais lĂ ?
Moira ne rĂ©pondit pas tout de suite. Elle la regarda longuement, comme si elle cherchait Ă voir au travers dâelle. Puis elle fouilla dans son sac. Lentement. PrĂ©cisĂ©ment. Et en sortit une clĂ©.
Noire. Lourde. En fer brut, forgée à la main, avec des symboles minuscules gravés sur la tige. Le métal semblait vibrer.
Elle la tendit Ă Maya.
â Il est temps, murmura-t-elle.
Maya hésita. Puis elle tendit la main.
DÚs que la clé effleura sa paume, elle sentit une décharge glacée. Pas une douleur. Une sensation étrange. Comme si la clé chuchotait quelque chose. Un mot oublié. Un souvenir enfoui.
Ses doigts se refermĂšrent dâeux-mĂȘmes.
Son souffle sâaccĂ©lĂ©ra. Autour dâelle, le salon semblait soudain plus sombre, plus Ă©troit. Elle cligna des yeux. La clĂ© ne brillait pas. Mais elle pesait. Comme si elle contenait une attente.
â Temps de quoi ? demanda-t-elle, la voix un peu tremblante.
â Dâouvrir ce qui dort.
Moira posa ensuite sa main sur la tĂȘte dâElias. Il cligna des yeux, comme tirĂ© dâun rĂȘve.
â Mamie ? tâĂ©tais pas censĂ©e venir Ă NoĂ«lâŠ?
Mais elle ne répondit pas. Elle prit sa valise, traversa le couloir comme si chaque meuble lui appartenait encore, et monta les escaliers sans un mot.
Maya resta seule, la clé dans la main.
Elias se frottait les yeux.
â Jâme souviens plus du rĂȘve⊠mais elle⊠elle Ă©tait dedans. Jâsuis sĂ»r.
Et Maya, silencieuse, serra un peu plus fort la clĂ©, comme si elle pouvait l’empĂȘcher d’ouvrir ce qu’elle nâĂ©tait pas encore prĂȘte Ă voir.
Et toi, quâen penses-tu ?