Chapitre 6 — La clé d’ébène

Ils se replièrent sur un replat du sentier, à l’abri d’un surplomb, assez haut pour que la brume ne les rejoigne pas. Lysandre s’assit sur une pierre, le souffle rauque, sa lanterne posée à ses pieds. Oriane remit son grimoire sous son bras, les runes de scellement éteintes. Maëlys resta debout, à l’écart, le regard perdu vers le fond du ravin.
Dans la paume d’Ezra reposaient deux choses.
La première était un rouleau d’écorce de bouleau noir, de la longueur d’un doigt, scellé par une goutte de cire violette gravée de la marque de Morgane. Un brin de laine grise l’entourait, identique à celui qu’Oriane gardait dans un pli de soie.
La seconde, tombée du rouleau au moment où le chasseur l’avait déroulé d’un demi-tour, était une clé.
Une petite clé d’ébène, à peine plus longue qu’un doigt d’enfant, lisse comme une pierre de rivière. Elle était froide, étrangement froide, comme si elle avait passé trois ans dans un endroit où la chaleur n’existait pas. Son anneau avait été taillé à la main, avec une patience infinie, en forme de tête de loup.
Maya cessa de respirer.
Le loup n’avait qu’une oreille. La gauche avait été cassée net, comme par un jeu trop brutal.
— Nox, murmura-t-elle.
Elle ne l’avait pas dit à voix haute pour les autres. Elle l’avait dit comme on dit un prénom qu’on n’a pas prononcé depuis longtemps. Ezra, qui n’avait jamais rien fait de plus doux que poser du pain devant elle, lui tendit la clé sans un mot. La main de Maya trembla en la prenant.
Dès que ses doigts effleurèrent l’ébène, l’éclat de la Clepsydre sous sa tunique réagit. Une onde de chaleur lui traversa le bras. La cire violette du rouleau fondit dans un effluve amer de rose séchée, et l’écorce s’ouvrit toute seule.
— Le sceau ne cède qu’à une fréquence précise, dit Oriane en ajustant l’angle de ses lunettes du bout du majeur. Une empreinte fraternelle. Morgane n’aurait pas pu l’ouvrir. Elias, lui, savait exactement pour qui il le fermait.
Il n’y avait aucun texte dans l’écorce. Pas une rune, pas une ligne d’encre. Sur la surface interne, quelqu’un avait gravé à l’ongle une carte : un réseau de minuscules entailles, grossier, tremblé, la cartographie d’un dédale souterrain. Au centre, une seule inscription, d’une écriture enfantine que Maya aurait reconnue entre mille :
Sous les racines du Saule Mort. La porte ne demande pas de sang. Elle demande la mémoire.
Elle ferma les yeux.
Elle avait cinq ans de plus qu’Elias. Le soir où il avait eu peur du noir pour la première fois, dans leur maison de Noxbury, elle s’était glissée dans son lit avec le loup de laine, et lui avait fait une promesse. Nox veille. Il garde la porte de la nuit. Il suffit de lui dire le mot, et il t’ouvre. Elle avait inventé le mot sur le moment, dans le noir, un mot idiot d’enfant, et Elias, qui avait quatre ans et croyait tout, l’avait répété jusqu’à s’endormir.
Ce mot-là n’avait jamais servi à personne d’autre. Elle ne l’avait jamais redit.
Elle savait.
Elle n’eut pas besoin de le prononcer. Certains mots ne s’usent que si on les dit.
— La mémoire, murmura Maëlys derrière elle, les yeux fixés sur la besace de toile brute. Le loup de laine. C’est la mémoire matérielle de sa vie d’avant.
— Peut-être, dit Maya, sans en dire plus.
Lysandre, qui s’était approché pour observer la carte, remonta ses manches trop longues et frotta compulsivement son pouce contre son index.
— Le Saule Mort est à l’entrée du deuxième cercle du Val, dit-il d’un ton excité. Si on passe par ce souterrain, on évite les patrouilles d’Ombres qui gardent la crevasse principale. Il ne nous prévient pas seulement, Maya. Il nous offre un passage.
— Ou bien Morgane emprunte la voix de ton frère pour nous attirer dans un gouffre, dit Oriane d’un ton glacial, même si ses yeux noisette, chauds malgré elle, trahissaient une inquiétude qu’elle aurait voulu cacher. La géométrie de cette carte est trop parfaite pour être honnête.
— C’est un enfant de onze ans qui l’a gravée, remarqua Ezra.
— C’est un enfant de onze ans dont Morgane guide la main.
— Alors pourquoi la clé porte-t-elle un loup à une oreille ? demanda Maya. Morgane connaît Nox. Elle ne connaît pas la manière dont il s’est cassé.
Personne ne répondit. Le vent sifflait dans le ravin.
— On ne descend pas maintenant, décréta Oriane en rangeant son fil de soie. La brume se réorganise et nous n’avons ni filtre pour le second cercle, ni cartes assez sûres. Nous rentrons. Nous étudions cette écorce. Et nous décidons à froid.
Maya hocha la tête, à contrecœur. Elle glissa la clé d’ébène autour de son cou, sur la chaîne d’argent, à côté de l’éclat de la Clepsydre. Le cristal tiède et le bois glacé se touchèrent, et quelque chose tinta très légèrement, comme deux notes qui s’accordent.
Elle referma le rabat de sa besace et, au moment de se retourner, elle aperçut, très loin en contrebas, au bord de la brume, un arbre.
Un saule. Noir, tordu, dépouillé, dressé sur un rocher au milieu d’un lac de brume violette, ses branches pendantes comme des mains d’enfant.
Elle cligna des yeux. L’arbre avait disparu.
Et toi, qu’en penses-tu ?