Chapitre 5 — L’écho de la crevasse

L’aube ne portait aucune chaleur.
La lumière du jour naissant n’était qu’un voile de plomb qui peinait à traverser les bancs de brouillard accrochés aux falaises. À la sortie de la poterne sud, les dalles taillées du Sanctuaire cédaient la place à un sentier rocailleux, battu par un vent glacial qui s’engouffrait dans les failles avec un sifflement rauque. Personne ne les vit partir. Il n’y avait, de toute façon, personne pour les voir.
Ils descendirent en formation serrée, trois pas d’intervalle entre chacun, comme Ezra l’avait exigé.
Plus ils s’enfonçaient vers le Val Sourd, plus la végétation portait les stigmates du Voile. Les herbes n’étaient plus vertes mais d’un noir d’encre, et elles cassaient sous la semelle comme du verre soufflé. Les buissons de ronces, dépouillés de leurs feuilles, dressaient des épines tordues qui cherchaient à s’accrocher aux pans des manteaux. L’air sentait l’ozone, les feuilles calcinées et cette douceur écœurante de la terre remuée avant l’orage.
Ezra ouvrait la marche, l’espadon sur le dos, les épaules roulant à chaque bourrasque. Derrière lui, Lysandre peinait à suivre, ses bottes glissant sur les cailloux humides. Il tenait devant lui la lanterne de laiton où le filtre préparé dans la nuit diffusait une vapeur ambrée, tiède, qui repoussait la brume à un mètre autour de lui.
— L’air est chargé en composants acides, marmonna-t-il entre deux quintes de toux. Si la concentration monte encore, les joints de la lanterne vont fondre.
— Économise ton souffle, dit Oriane sans ralentir.
Elle fermait la marche avec Maëlys, la même rigueur dans le dos malgré la pente, son grimoire serré contre elle. Elle observait la géométrie des rochers avec une attention quasi douloureuse.
— Ces ruines ne sont pas disposées au hasard, reprit-elle. Les failles suivent les lignes de force d’un ancien scellement. Quelqu’un a déplacé les stèles de garde pour forcer la brume à s’accumuler au fond du Val.
— Ce ne sont pas les stèles qui m’inquiètent, murmura Maëlys.
La Passeuse d’âmes avançait sans faire rouler un seul caillou, sa draperie sombre effleurant le sol. Elle respirait de la vapeur. Entre ses doigts, le rosaire d’os s’était mis à cliqueter plus vite.
— Elles sont là, dit-elle. Sous la brume. Elles reconnaissent le cristal de Maya.
Maya, au centre de la formation, ne répondit pas. Elle marchait le corps tendu comme un arc, une paume pressée contre son sternum. L’éclat de la Clepsydre s’était fait fournaise. Dans sa besace, contre sa hanche, Nox avait pris une chaleur inhabituelle, presque vivante, comme si le loup de laine reconnaissait le chemin.
Ils débouchèrent sur un surplomb rocheux qui dominait le fond du ravin.
Devant eux, la crevasse s’ouvrait comme une plaie béante dans la montagne. Une nappe de brume d’un violet sombre, épaisse et poisseuse, y stagnait sans que le vent parvienne à la dissiper. L’odeur de rose séchée y était si forte qu’elle serrait la gorge.
— Halte, ordonna Ezra en étendant le bras.
À une dizaine de mètres en contrebas, sur un pont de roche à demi effondré, la brume se mit à se tordre sur elle-même. Des fils de lumière noire s’enroulèrent en spires serrées, et peu à peu, une silhouette prit forme.
Ce n’était ni une créature, ni l’ombre immense de Morgane.
C’était un enfant.
Il mesurait à peine plus d’un mètre quarante. Sa tunique de laine grise, trop courte pour ses bras et ses jambes qui avaient poussé trop vite, lui laissait les poignets à l’air. Ses cheveux noirs, bouclés, emmêlés de brindilles, encadraient un visage fin aux traits tirés, terriblement familier. Sur la peau de son cou et de ses mains, des marques sombres apparaissaient et disparaissaient comme de l’encre dans l’eau.
— Elias, souffla Maya.
Elle fit un pas vers le vide. La lanière de son baudrier grinça.
— Maya, non ! rugit Ezra en la saisissant par la sangle de l’épaule. C’est une manifestation ! Si tu passes la corniche, tu tombes dans le champ du Voile !
La silhouette ne sembla pas entendre. Lentement, sa tête se releva vers le groupe, et Maya eut le souffle coupé.
Les yeux de son frère n’avaient plus rien de l’éclat chaleureux dont elle se souvenait. Ils étaient deux orbes d’un violet sombre et vitreux, dénués de pupilles, ne reflétant aucun souvenir. Mais sous cette enveloppe possédée, la mâchoire de l’enfant tressaillit. Ses petits doigts se crispèrent dans le vide, reproduisant le geste exact, désespéré, de serrer une peluche qui n’était plus là.
Dans la besace de Maya, Nox devint brûlant.
Une voix s’éleva de la brume, une voix double, qui superposait le timbre fragile d’un garçon de onze ans à la résonance grave, presque tendre, de Morgane :
« Le fil est rompu, Maya… Mais la clé est déjà dans la serrure. »
L’enfant leva lentement son bras droit. Entre ses doigts d’ombre se tenait un petit objet noir. Avant que quiconque ne puisse réagir, il ouvrit la main.
L’objet tomba, claqua sur la roche avec un bruit sec de bois, et se coinça dans une fissure, à quelques mètres seulement sous le rebord où se tenait la cohorte.
Dans la seconde qui suivit, la silhouette d’Elias se dissipa dans un sifflement d’air froid, et la nappe violette se défit en lambeaux.
Un silence de mort retomba sur le Val Sourd, troublé seulement par le clic régulier des perles d’os de Maëlys.
— Ce n’était pas une illusion, dit-elle enfin en s’avançant au bord de la corniche. Il était vraiment relié à cette brume. Il a lutté pour laisser tomber cet objet avant que l’entité ne reprenne le contrôle.
— Je descends le chercher, décida Ezra en glissant l’espadon dans son fourreau. Oriane, un cercle de scellement.
— Déjà commencé, répondit-elle.
Elle avait posé son grimoire sur un rocher plat, les runes bleues se déroulaient déjà dans l’air en cercles concentriques. Ses lèvres murmuraient un incipit monocorde.
Ezra passa par-dessus la corniche et se laissa glisser le long de la paroi, cherchant les prises du bout de ses bottes cloutées. La roche était grasse et froide. Le schiste s’effritait sous ses semelles pour aller se perdre dans la brume.
— Attention aux résidus astraux ! cria Lysandre en se penchant par-dessus le rebord. Si tu touches ça sans isolation, la réaction va te brûler au troisième degré !
— Tais-toi, Lysandre, grogna Ezra en coinçant son talon dans un crampon naturel. Je sais ce que je fais.
Sa main gantée de cuir épais se referma sur l’objet. Il n’y eut pas d’explosion. Seul un fin crépitement d’électricité statique parcourut la roche. Le chasseur remontait déjà, deux tractions puissantes, quand la brume, sous lui, s’agita.
— Ezra ! cria Maëlys.
Trois formes surgirent du fond du ravin. On aurait dit de la fumée mouillée, dotée de trop d’articulations, avec, à la place des visages, de simples creux de nuit. Des Ombres. La première se jeta sur le chasseur avant qu’il ait pu remettre la main sur son épée.
Maya n’eut pas le temps de penser.
Elle tendit la main. Elle demanda au temps de s’arrêter.
Le monde se figea. La griffe d’ombre, à un doigt de la gorge d’Ezra, resta suspendue dans l’air comme un fil de soie. L’éclat de la Clepsydre lui déchira la poitrine. Un goût de fer envahit sa bouche. Elle compta, un, deux, trois, sans le vouloir, et elle sentit quelque chose de tiède couler de son nez.
Quatre.
Ezra n’attendit pas le cinq. Il pivota, dégaina, et l’espadon fendit l’Ombre en deux d’un seul geste, dans une explosion de suie froide. Le temps reprit son cours. Les deux autres se ruèrent, et cette fois Maëlys s’avança au bord du vide, le rosaire tendu devant elle, et prononça un mot qui n’était d’aucune langue.
L’air se fit glacial. Des visages pâles, des dizaines, émergèrent de la brume, tournés non vers la cohorte, mais vers les Ombres. Les morts, arrachés à leur torpeur, s’interposèrent. Les formes noires hésitèrent, puis reculèrent en sifflant, aspirées dans les profondeurs du Val.
Ezra se hissa sur la corniche, le souffle court, la garde de son espadon encore fumante. Il fit rouler ses épaules pour dénouer ses trapèzes, et la cicatrice de son sourcil tressaillit.
— Merci, dit-il à Maya sans la regarder.
— Ne me remercie pas, répondit-elle en essuyant son nez d’un revers de manche. Ouvre la main.
Il ouvrit sa paume gantée.
Et toi, qu’en penses-tu ?