Chapitre 4 — La trace de Nox

Les archives inférieures ne connaissaient pas le jour.
Taillée directement dans le roc humide de la montagne, la grande bibliothèque étouffait sous un air lourd, saturé d’une odeur de vieux parchemins, de cire rance et de fumée d’encre rituelle. Dans ce dédale d’alvéoles de pierre où s’entassaient des siècles de savoirs oubliés, le silence n’était troublé que par le suintement de la roche, jetant des gouttes d’eau régulières sur le sol de schiste dans un plic-ploc lancinant. Erasmus disait que la vérité vivait toujours plus bas qu’on ne le croit. Les livres de sa collection lui donnaient raison.
Oriane posa son grimoire sur un large pupitre d’azobé et alluma la lanterne de laiton qui l’attendait. Dans sa lueur bleutée, le fil gris qu’elle avait déposé sur un carré de soie noire faisait un petit trait de nuit.
— Ce n’est pas du hasard, dit-elle. La géométrie rituellique de ce fil est trop élégante pour être un accident. Il a été tissé pour entrer en résonance avec quelque chose.
— Avec quoi ? demanda Ezra, adossé à un rayonnage, une main sur la garde de son espadon.
— Avec le cristal de Maya.
Maya, debout de l’autre côté du pupitre, ne répondit pas. Le froid du sol traversait la semelle de ses bottes cloutées, mais elle ne le sentait plus. Machinalement, elle glissa la paume sous sa tunique, contre l’éclat de la Clepsydre, qui battait doucement, tiède, comme si l’objet écoutait.
— Si Morgane a pu utiliser le souvenir de Nox, dit-elle, c’est parce que je l’ai gardé. Parce que j’ai fait de cette peluche un lien.
Oriane se tourna lentement vers elle. Ses yeux noisette la balayèrent avec une précision chirurgicale.
— Culpabiliser est un calcul inefficace, Maya. Morgane se nourrit des failles émotives. Elle a arraché les pages de mon grimoire de la même manière qu’elle a frappé la lignée de Lysandre : en transformant nos blessures en vecteurs de ruine. Si tu te reproches ce qu’elle t’a pris, tu lui fais gagner du temps.
— C’est une manière très rigoureuse de dire « ce n’est pas ta faute », remarqua Lysandre en surgissant de l’alvéole voisine.
— C’est la manière dont je le dis.
— Je sais. C’est pour ça que je traduis.
Il tenait à la main une fiole d’ambre où un liquide bouillonnait, et sa lanterne éclairait par en dessous ses cheveux en épis. Une odeur d’amande amère et de nitrate d’argent le précédait. Il s’arrêta à deux pas de Maya, essoufflé, les mains tachées d’encre bleuâtre presque tremblantes d’excitation.
— Le fil, haleta-t-il. Je l’ai passé dans un réactif d’amande amère et de nitrate d’argent. Et il y a de l’Ombracine dedans.
— Quoi ? dit Ezra.
— De l’huile d’Ombracine, associée à de la suie de stèle. Une trace infime. Suffisante pour brouiller la présence de celui qui le porte : c’est pour ça qu’aucune alarme ne s’est déclenchée. Il traversait nos protections comme un fantôme dans un mur.
— Donc la Racine-mère…
— Elle est utilisée, oui. Ou elle l’a été. Quelque part.
Il frotta son pouce contre son index, tapota trois fois contre le verre ambré, et leva ses grands yeux dorés vers Maya.
— Mais ce n’est pas tout. Le fil est un guide. Un fil d’Ariane conçu pour entrer en résonance avec le fragment que tu portes. Quand on l’approche de la Clepsydre, il se tend. Regarde.
Il déposa la fiole sur le pupitre, la fit glisser vers Maya, et le fil gris, à l’intérieur, se raidit d’un seul coup dans le liquide, dressé, vibrant, pointé vers le nord-est.
Personne ne parla.
— Le Val Sourd, dit une voix caverneuse depuis l’escalier.
Ezra et Maëlys venaient de rentrer des remparts. Le chasseur de cauchemars dut baisser la tête sous la voûte. Son plastron ruisselait de brume, et l’odeur d’acier froid qu’il traînait balaya un instant les vapeurs d’alchimie.
— Les éclaireurs reviennent, gronda-t-il. La brume, dans le Val Sourd, est devenue si dense qu’elle étouffe les bruits. Il y a des cris dedans, ou quelque chose qui y ressemble. Morgane ouvre une brèche secondaire là-bas.
Maëlys s’avança d’un pas éthéré, la fraîcheur glaciale de son aura faisant frissonner les lanternes.
— Ce sont les âmes qu’elle a piégées, murmura la Passeuse d’âmes en égrenant son rosaire. Les sacrifiées des Nuits précédentes. Elles rampent sous la brume. Si nous descendons, nous marcherons au milieu des fantômes de nos familles.
— Je sais, dit Maya.
— Tu ne sais pas encore ce que ça fait.
— Non. Mais je sais où mène ce fil.
Elle avait dit cela plus fermement qu’elle ne l’avait voulu. Elle sentit le poids de la besace contre sa hanche, celui de Nox, et cette chaleur ténue qui semblait lui répondre. Elias était au bout. Peut-être piégé. Peut-être en train d’appeler. Elle ne le saurait qu’en marchant.
— Erasmus nous a demandé de ne pas quitter le Sanctuaire, rappela Oriane.
— Erasmus nous a demandé de ne pas nous mettre en danger.
— C’est la même chose.
— Pas pour moi.
Un silence. Oriane referma lentement les yeux, rouvrit le grimoire, le referma. Sa voix, quand elle reprit, avait perdu un peu de son tranchant.
— J’enverrai le corbeau ce soir, dit-elle. Il ne sera là que dans quatre jours, mais il saura ce que nous avons fait. Et je veux que ce soit moi qui le lui dise.
— Il nous en voudra, remarqua Lysandre.
— Il ne nous en voudra pas d’agir. Il nous en voudra d’avoir agi sans lui.
Maya hocha la tête. Puis elle se tourna vers Lysandre.
— Combien de temps te faut-il pour préparer un filtre contre la brume ?
L’alchimiste regarda sa fiole, puis ses doigts tachés, puis le fil qui vibrait dans le liquide. Il retroussa ses manches d’un geste sec.
— Il me reste un peu de mes réserves personnelles. Pas de quoi faire des miracles. Deux heures. Pas une minute de moins.
— Alors nous partirons à l’aube.
— À l’aube, répéta Ezra en ajustant la double sangle de son espadon. Je préviens les remparts. Je veux qu’on ne nous voie pas sortir.
— Je vérifie les alignements avant de partir, dit Oriane. J’aurai besoin de mon grimoire. Et d’un peu de temps.
— Prends-en, dit Maya.
Ils se dispersèrent dans les allées de pierre : Ezra vers l’escalier, Oriane vers le pupitre, Lysandre vers son laboratoire, Maëlys vers un cimetière qu’elle ne quittait jamais bien longtemps. Maya resta seule un instant entre les rayonnages, la main serrée sur la besace. Le fragment battait contre ses côtes, brûlant, comme pour lui rappeler que chaque seconde écoulée rapprochait son frère de la possession définitive.
Dans la fiole d’ambre, restée sur le pupitre, le fil gris se tendit encore un peu, très doucement, vers le nord-est. Comme une aiguille. Comme une main.
Et toi, qu’en penses-tu ?