Chapitre 2 — La promo de la Nuit

Le réfectoire des Apprentis occupait le rez-de-chaussée de la tour est, sous une voûte que des générations de fumée avaient teintée de miel. Une seule table y restait dressée, longue de vingt places dont cinq seulement servaient, et personne n’avait jamais proposé d’en choisir une plus petite.
Sur le papier, la promotion portait l’uniforme du Sanctuaire : un long manteau gris ardoise, doublé de bleu nuit, au col montant, avec un livre ouvert brodé de fil d’argent sur le cœur. Dans les faits, il n’existait pas deux manteaux pareils.
Maya arriva la première, le nez encore rougi par le froid, le sien jeté sur ses épaules et jamais boutonné. Elle alla s’asseoir à sa place, celle qui tournait le dos au mur, et attendit.
Ezra entra en second, et la pièce sembla rétrécir.
À dix-sept ans, il avait déjà la carrure d’un homme fait : de larges épaules qu’il faisait rouler pour détendre ses trapèzes, des cheveux noirs coupés court, traversés au-dessus de la tempe droite par une mèche blanche apparue une nuit qu’il refusait d’évoquer. Une cicatrice fine barrait son sourcil gauche. Par-dessus son manteau, il portait un plastron de cuir clouté renforcé de plaques d’acier mat aux épaules, encore humides de la brume du dehors, et dans son dos, retenue par un double baudrier, la garde massive de son espadon dépassait sa tête. Il sentait l’acier froid, l’huile d’arme et le cuir mouillé. Sans y penser, il rajusta la boucle de son gantelet gauche.
— Mange, dit-il en posant devant Maya un pain encore tiède, chipé aux cuisines. Ça fait deux jours que tu vis de thé et de mauvaises pensées.
— Je vais très bien.
— Tu saignes du nez.
Elle passa le dos de la main sous ses narines. Il avait raison. Ezra haussa un sourcil, celui qui portait la cicatrice, et n’ajouta rien. Il ne faisait jamais de discours. Il posait du pain.
Lysandre arriva en courant, ou plutôt en glissant, une fiole fumante serrée contre la poitrine.
Il avait dix-sept ans lui aussi, mais on aurait pu lui en donner quinze : une allure frêle, des cheveux châtains mal coupés qui lui tombaient en épis sur de grands yeux dorés, et un manteau de la promotion si criblé de minuscules brûlures d’acide qu’on aurait dit une carte du ciel. Ses manches, trop longues, lui recouvraient les mains jusqu’aux doigts tachés d’encre bleuâtre. Il traînait derrière lui une odeur tenace d’amande amère, de nitrate d’argent et d’essence de térébenthine.
— Ne respirez pas ça, annonça-t-il en posant la fiole au centre de la table. Ne le touchez pas non plus. Et si ça change de couleur, prévenez-moi.
— Ça a quelle couleur, là ? demanda Ezra.
— Bleu.
— Et après ?
— Ça dépend de la manière dont on meurt.
Maya rit. C’était sorti tout seul, un petit rire rouillé, et elle en fut presque surprise. Lysandre la regarda, radieux, comme si son unique but avait été celui-là. Il se laissa tomber sur sa chaise, remonta ses manches d’un geste vif et se mit à frotter son pouce contre son index, ce tic qui le prenait chaque fois que son esprit s’emballait.
— Tu as dormi ? demanda-t-il.
— Autant que toi.
— Alors non, conclut-il avec une satisfaction lugubre.
Oriane apparut à l’heure exacte, ce qui, chez elle, était moins une qualité qu’une loi de la nature.
Elle avait dix-huit ans, le dos exagérément droit et le manteau boutonné jusqu’au menton sans un seul pli, comme si la couturière avait fait le vêtement autour d’elle. Ses cheveux d’un argent pur étaient tressés en une couronne impeccable qui n’avait jamais laissé s’échapper une mèche. Ses lunettes fines en laiton pinçaient un nez aristocratique, et derrière les verres, ses yeux noisette, chauds malgré elle, passaient chacun en revue avec une précision de greffier. Contre sa poitrine, elle tenait son grimoire familial cerclé de fer. Il sentait le vieux parchemin, la lavande séchée et la cire fraîche.
— Bonjour, dit-elle. Vous êtes en retard.
— Il est l’heure, protesta Lysandre.
— Vous êtes en retard sur l’heure de l’être. Il y a trois minutes de décalage entre la carte du ciel du Sanctuaire et celle du Voile. Je l’ai vérifié quatre fois cette nuit.
— Les trois minutes d’Oriane, soupira Ezra en partageant son pain.
— Elles existent.
— Je n’ai jamais dit le contraire.
— Vous avez ri.
— Je n’ai pas ri, j’ai respiré fort.
Elle ajusta l’angle de ses lunettes du bout du majeur et prit place, aussi droite dans son fauteuil que sur un piédestal. Mais Maya vit ses doigts courir sur la tranche du grimoire et s’arrêter, avec un temps de retard, là où une dizaine de pages manquaient. Personne ne fit de commentaire. Depuis trois ans, chacun d’entre eux savait de quels trous les autres étaient faits.
La dernière arriva sans un bruit.
On ne l’entendit pas ouvrir la porte. On sentit seulement le froid, une chute brutale de la température qui fit fumer la respiration de chacun, et Maëlys était là, debout dans l’embrasure. La Passeuse d’âmes avait dix-huit ans, la peau d’une pâleur spectrale, les lèvres teintées de bleu, des yeux d’un bleu glacier froids et insondables. De longs cheveux couleur d’encre coulaient sur ses épaules. Elle portait, à la place du manteau de la promotion, une lourde draperie de laine sombre brodée de runes grises. Erasmus lui avait accordé cette dérogation dès son arrivée : les morts, avait-il dit, n’aiment pas les uniformes. Entre ses doigts fins aux ongles sombres, un rosaire de perles taillées dans l’os de corbeau glissait avec un clic régulier.
Elle s’assit à côté de Lysandre. Le thé qu’il venait de se servir se couvrit aussitôt d’une pellicule de givre.
— Merci, Maëlys, soupira-t-il en refermant les mains autour de la tasse. Un jour, tu m’en donneras pour l’été.
— Ils ne dorment pas, dit-elle, comme si elle n’avait pas entendu.
Le silence tomba.
— Les morts de la lignée, précisa Maëlys. Depuis trois nuits, ils tournent autour du cimetière. Ils sentent la brèche. Ils sentent quelqu’un tirer sur un fil, de l’autre côté.
— La brume n’est plus blanche, ajouta Ezra à mi-voix. Ce matin, sur les remparts est, elle était grise. Poisseuse. Comme la nuit où…
Il s’interrompit. La cicatrice de son sourcil tressaillit, sa main gauche alla chercher la boucle de son gantelet. Personne ne demanda quelle nuit. Tout le monde le savait.
— Et Erasmus ? demanda Maya.
— Toujours aux Confins, répondit Oriane. Il a quitté le Sanctuaire il y a trois jours, pour une affaire de registres. Son corbeau mettrait deux jours à lui apporter un message, et il en mettrait deux de plus à revenir. Il ne sera là qu’à la lune noire.
Maya fixa sa tasse. Elle avait déjà songé que c’était un étrange moment pour partir.
— Cinq, dit soudain Lysandre, comme en réponse à une pensée que lui seul avait entendue. On est cinq. Et vingt-sept jours.
— Vingt-sept nuits, corrigea Maya.
— C’est pareil.
— Non, dit Maëlys. Les nuits comptent double.
Cette fois, ce fut Ezra qui rit, un rire bref, bourru, presque étonné de lui-même, et Lysandre se mit à rire aussi, et Oriane, après un instant de réflexion, se dérida d’un quart de sourire. Maya regarda ces quatre visages autour de la vieille table, ces quatre blessures que Morgane avait faites à sa manière et qu’elle avait, chacune, fini par ranger dans un coin de son cœur. Elle n’avait jamais osé le dire. Mais elle aurait tout donné pour eux, exactement comme pour Elias.
Ils passèrent la journée à s’entraîner, à se disputer, à réviser des schémas au tableau noir de la salle des Cartes. À la tombée du jour, ils gagnèrent le cimetière, comme chaque soir.
Perché sur un éperon rocheux qui surplombait l’abîme, l’enclos de vieilles pierres moussues sifflait dans le vent d’octobre. Il sentait la terre remuée, l’encens rassis et la myrrhe. Maëlys se posta devant la haute stèle des Fondateurs et laissa filer son rosaire, perle après perle, dans un cliquetis qui rythmait la nuit tombante.
Puis le cliquetis s’arrêta.
Maya se retourna. La main de Maëlys s’était refermée sur les perles. Ses yeux de glacier fixaient un point quelque part au-dessus du château, très haut, très loin.
— Quelqu’un vient de traverser un mur qui n’existe pas, murmura-t-elle.
Et dans la même seconde, Oriane, qui n’avait pas prononcé un mot, porta la main à son grimoire, blêmit, et se mit à courir.
Et toi, qu’en penses-tu ?