Chapitre 1 — Trois ans de silence

La pierre du Sanctuaire buvait la chaleur des corps bien avant que la nuit ne s’installe.
Dans la chambre étroite que le château lui avait attribuée, Maya n’avait pas allumé de bougie. La flamme blessait ses yeux, habitués depuis longtemps à la pénombre, et l’odeur du suif bon marché lui soulevait le cœur. Elle préférait le clair de lune qui tombait de la haute fenêtre, une lueur de zinc qui découpait la pièce en angles bruts.
Cette fenêtre, autrefois, lui avait montré un jardin. Le Sanctuaire des Savoirs Perdus faisait cela : chaque chambre offrait à son occupant ce dont il avait le plus besoin, et pendant quelques semaines, il y a trois ans, Maya s’était réveillée face à des massifs de plantes inconnues qui l’avaient apaisée. Puis Elias avait été emporté, et le jardin s’était effacé un matin, sans un bruit. Depuis, la vitre ne donnait plus que sur la brume du Val Sourd. Maya ne savait pas ce que cela disait de ses besoins. Elle préférait ne pas le savoir.
Elle était assise sur le bord de son lit, les genoux contre la poitrine. À seize ans, elle avait le visage un peu trop maigre de ceux qui dorment mal, et des cernes que la lune creusait encore. Ses cheveux sombres, noués à la hâte par une lanière de cuir, s’échappaient en mèches folles le long de ses tempes. Ses yeux verts, ceux de sa mère, ne cillaient presque jamais. Elle n’avait pas quitté sa tenue d’entraînement : une tunique de gros tissu gris fer, un baudrier de cuir qui sentait la pluie et la cire d’armure, des bottes cloutées qu’elle enlevait toujours en dernier, comme si une alerte pouvait sonner à chaque instant.
Machinalement, elle plaqua sa paume droite contre son sternum.
Sous la tunique, l’éclat de la Clepsydre Noire battait à un rythme lent, régulier. Un pouls de pierre. C’était tout ce qu’il restait de la clepsydre familiale, brisée la nuit de la tour ouest. Maya en avait ramassé le plus gros morceau, un cristal aux arêtes dures, et le portait depuis au bout d’une chaîne d’argent. Erasmus disait « brillet », un vieux mot du Sanctuaire pour ce qui scintille encore quand tout le reste s’est brisé. Chaque fois qu’elle inspirait trop profondément, la chaîne lui sciait la peau. C’était une douleur familière, un ancrage brutal qui l’empêchait de sombrer dans les images qui la traquaient dès qu’elle fermait les yeux.
Ces images-là ne changeaient jamais. Un petit garçon de huit ans, cheveux bruns en bataille, yeux d’un marron presque doré, qui demandait dans un couloir de brume qu’on lui promette de rentrer bientôt. Puis, quelques semaines plus tard, dans une chambre de la tour ouest, le même enfant, méconnaissable : des cheveux devenus noirs, des yeux d’un violet sombre, des marques qui apparaissaient et disparaissaient sur sa peau comme de l’encre dans l’eau. Une voix qui n’était pas la sienne. Nous sommes libres, maintenant. Une fenêtre qui explose, et le ciel qui l’avale.
Trois ans.
Ses doigts descendirent le long de sa taille, cherchant la boucle de sa besace de toile brute. Le geste était presque un tic. Ses ongles accrochèrent la sangle et s’y enfoncèrent jusqu’à faire rougir la chair de son poignet.
Au fond du sac reposait Nox.
Le doudou secret d’Elias : un loup gris en laine feutrée, usé jusqu’à la corde, dont l’oreille gauche manquait depuis un jeu trop brutal, dans une autre vie, dans une maison de pierre au bord d’un village nommé Noxbury. Claire l’avait glissé au fond du sac de son fils le jour du départ, et Elias n’avait jamais osé avouer qu’il l’avait emporté. Après la tour ouest, Maya l’avait retrouvé sous un lit, dans une chambre vide. Elle avait passé trois ans à l’enchanter, nuit après nuit, jusqu’à en faire ce qu’il était devenu : un ancrage d’âme, un fil tendu vers l’endroit où son frère avait disparu.
Quand ses doigts touchèrent la laine rêche, une décharge tiède lui traversa les phalanges.
Ce n’était pas de la magie morte. C’était un murmure.
« Maya… »
La voix n’avait pas retenti dans la pièce. Elle s’était imprimée directement sous son crâne, faible, déformée par des kilomètres de vide : un souffle d’enfant étouffé sous un poids immense.
Maya serra la peluche contre ses côtes avec une violence désespérée, au risque d’en déchirer la couture fatiguée.
— Je suis là, murmura-t-elle, la voix cassée par des heures de mutisme. Elias, je suis là.
Le fragment brûla soudain contre sa poitrine. Une lueur violette, sale, vénéneuse, passa sous la toile de la tunique. L’air se rafraîchit d’un coup, gagné par une odeur de rose séchée et d’ozone froid, la marque de Morgane, et la présence d’Elias s’étiola, noyée sous la vague noire de celle qui le possédait.
Maya grimaça, les dents serrées, luttant contre la nausée qui accompagnait chaque contact avec le Voile. Puis, comme chaque nuit, elle appela Lumina. Comme chaque nuit, le silence lui répondit. Depuis la tour ouest, la voix bienveillante qui veillait dans un coin de son esprit s’était tue. Il restait, très loin, le murmure des anciennes Gardiennes, trop faible pour ressembler à une réponse.
Elle rangea Nox et referma le rabat d’un geste sec.
Octobre venait de commencer. Dans moins d’un mois, la Nuit des Esprits ouvrirait la brèche ultime.
Elle sortit avant l’aube.
La cour des Fondateurs était blanche de givre. Des arcades de pierre grise la cernaient sur trois côtés, et le quatrième s’ouvrait sur le vide, sur la brume d’où montait, jour après jour, la même odeur d’ozone. Le Sanctuaire avait été bâti pour des centaines d’élèves. Il n’en abritait plus que cinq. Erasmus, le vieux Bibliothécaire, avait perdu presque tous les autres avant même l’arrivée de Maya, et les couloirs vides résonnaient comme des cloches sans battant.
Elle s’arrêta sous la gouttière d’une arcade et leva la main.
Sur le bord du plomb, une goutte d’eau se formait, gonflait, hésitait à tomber. Maya la regarda. Puis elle demanda au temps de s’arrêter.
Ce n’était pas un ordre. Erasmus le lui avait appris dès les premiers jours : le temps ne se commande pas, il se convainc. Elle ferma à demi les yeux, se souvint de la dernière fois où elle avait entendu rire son frère, et poussa cette image contre le monde comme on appuie une épaule contre une porte.
La goutte s’immobilisa.
Elle resta suspendue au-dessus des dalles, minuscule et parfaite, avec le ciel gris pris à l’intérieur. Sur la poitrine de Maya, l’éclat de la Clepsydre s’échauffa. Elle compta. Dix. Quinze. Vingt. Un goût de fer envahit sa bouche, et quelque chose de tiède coula sur sa lèvre.
Vingt-deux.
La goutte tomba avec un petit bruit clair. Maya essuya son nez du revers de la manche, contempla la tache sombre sur le tissu gris, et sourit à peine. Hier, dix-neuf. Avant-hier, dix-sept.
Trois ans qu’elle comptait ainsi : les secondes, les jours, les kilomètres de vide entre son frère et elle. Elle avait fini par croire qu’elle menait cette guerre seule.
Derrière elle, sous les arcades, des pas résonnèrent. Un rire étouffé. Le tintement d’une fiole heurtée contre un pilier, suivi d’un juron sans conviction.
La promotion se réveillait.
Maya glissa la main dans sa besace, effleura la laine de Nox, et se retourna. Le jour se levait. Il restait vingt-sept nuits.
Et toi, qu’en penses-tu ?