Chapitre 9 — La révélation de Lysandre

Point de vue : Lysandre
Lysandre avait une règle : ne jamais compter les gouttes à voix haute. Ça portait malheur, et puis ça effrayait les autres.
Il en était à la quarante-septième.
Sous la lampe de laiton, l’alambic de poche chuintait dans son bain de sable chaud. Le fil gris qu’Oriane lui avait confié se dissolvait un peu plus à chaque minute dans le ballon, et au bout du col de verre, très lentement, une goutte se formait. Elle était noire. Pas noire comme l’encre : noire comme l’absence de tout, un noir qui avait l’air plus profond que le verre qui la contenait.
Elle tomba dans la petite coupelle de cristal avec un tintement minuscule.
— Bonsoir, Bernard, murmura Lysandre.
Il avait décidé de l’appeler Bernard. Il était plus facile de ne pas hurler quand une goutte avait un prénom.
Il se pencha au-dessus de la coupelle, les yeux écarquillés, et l’odeur de la résine lui monta au visage : une odeur froide, minérale, de racine et de nuit, sous laquelle on devinait déjà celle de la rose séchée. De l’Ombracine. Pas grand-chose, un demi-grain, une lentille noire à peine. Mais c’était plus qu’il n’en avait vu en trois ans.
Ses mains tremblaient. Il les regarda, comme chaque soir, et comme chaque soir, il frotta son pouce contre son index pour vérifier qu’il sentait encore quelque chose.
Presque rien. Comme un gant de laine épais entre la peau et le monde.
Sur l’établi, entre un mortier d’agate et un flacon de térébenthine, sa montre de gousset était posée, ouverte. Elle avait appartenu à son père. Elle ne marchait plus. Ses aiguilles dorées indiquaient minuit trois, depuis trois ans.
Il la rangea dans sa poche et éteignit la lampe.
L’Infirmerie des Endormis occupait le dernier étage de la tour nord, sous une charpente que personne n’avait repeinte depuis un siècle. Il y avait douze lits dans la salle. Neuf étaient vides, drapés de blanc.
Dans les trois autres dormaient les siens.
Sa mère, les cheveux étalés sur l’oreiller, les traits calmes comme ceux d’une gisante. Son père, une main posée sur la couverture, les doigts recourbés autour d’un objet invisible qu’il tenait encore. Et Ninon, la plus petite, ses tresses châtaines déroulées, un lapin de tissu pris sous le menton. Lysandre l’avait remplacé deux fois, le lapin, quand les mites s’y mettaient.
Sous la peau des trois dormeurs, de fines lignes bleues couraient comme des veines de givre. Elles ne luisaient qu’à la nuit tombée. Leur poitrine se soulevait une fois toutes les vingt secondes.
Lysandre s’assit sur le bord du lit de sa sœur, comme tous les soirs.
— Salut, Ninon. J’ai fait une découverte. Elle s’appelle Bernard. Elle est toute petite, mais elle a beaucoup de caractère.
Il parlait à voix basse, très vite, comme chaque fois. Il lui racontait sa journée, les fioles brisées, les vexations d’Oriane, la manière dont Ezra avait failli se faire décapiter par une Ombre, l’apparition d’Elias dans la brume. Il ne lui disait pas tout. Il ne lui disait jamais les nuits où le bleu lui grattait les os.
— Tu me racontes aussi ?
Il sursauta et faillit tomber du lit.
Maya se tenait dans l’embrasure de la porte, un châle jeté sur les épaules, les cheveux défaits. Elle n’avait pas fait de bruit. Elle avait dû suivre l’odeur d’amande amère jusqu’au pied de l’escalier.
— Je ne dormais pas non plus, dit-elle. Le cuivre de ta lanterne grince. Je l’ai entendu descendre.
— C’est inquiétant, un cuivre qui grince.
— C’est surtout inquiétant à trois heures du matin.
Elle traversa la salle, s’assit au pied du lit de Ninon, sans une question. Un silence passa. Lysandre regarda sa sœur, puis Maya, puis ses propres mains.
— Je ne vous ai pas tout dit, lâcha-t-il.
Maya attendit.
— Trois ans que je répète « un soir d’octobre ». Un soir d’octobre, la malédiction a frappé ma famille. Un soir d’octobre, une femme est venue. C’est faux. Ce n’était pas un soir. C’était la nuit. Celle d’Elias.
Il sortit la montre de sa poche et la posa sur le drap, entre eux.
— Minuit trois. Elle s’est arrêtée à l’instant où ça a commencé. J’ai mis des mois à comprendre pourquoi je ne l’avais jamais réglée : parce que c’était la seule heure qui comptait. Et voilà que j’apprends que le Sanctuaire a trois minutes d’avance sur le Voile. Oriane avait raison depuis le début, Maya. À minuit pile, dans le Voile, Morgane prenait ton frère. À minuit trois chez nous, elle frappait à la porte de ma maison.
Il rit, un rire sec qui ressemblait à une toux.
— Elle avait un emploi du temps chargé, cette nuit-là.
Maya ne rit pas. Elle regardait la montre.
— Raconte-moi la porte, dit-elle doucement.
Il raconta.
Il avait quatorze ans. Il était dans l’atelier du grenier, au-dessus de la maison, en train de rater une infusion de thym, quand il avait senti l’odeur. Une rose. Vieille, sèche, amère. Il était descendu en courant. Ses parents étaient attablés dans la cuisine, sa mère tenait Ninon sur ses genoux. La porte d’entrée était ouverte. Une femme se tenait dans le couloir, grande, en robe d’un noir qui n’avait pas de bord, les doigts tachés de résine sombre. Elle avait une voix très douce, presque médicale. Elle avait dit :
« Je ne viens que pour ce qui m’est dû. »
Il n’avait pas vu la suite. Il n’avait vu que le résultat : le signe en forme de flamme renversée, tracé à la cire violette sur le linteau. Ses parents, la tête posée sur la table, les yeux clos, un liseré bleu qui rampait déjà le long de leurs poignets. Ninon endormie dans les bras de sa mère. Et l’armoire aux réserves, grande ouverte, vide.
— Elle a pris tout ce qu’on avait, dit-il. Cent ans d’Ombracine. Ensuite le bleu est venu. J’ai essayé de les porter, un à un. Je les ai touchés. Regarde.
Il remonta sa manche gauche.
Ce que tout le monde avait pris pour des taches d’encre bleuâtre n’était pas de l’encre. C’était une ligne fine, nette, bleu de glace, qui partait de ses doigts et remontait le long de son poignet, de son avant-bras, jusqu’au pli du coude. Elle avait la même luisance pâle que les veines de ses parents.
Maya retint son souffle.
— Il y a un an, ça s’arrêtait au poignet, dit-il d’un ton presque enjoué. Je t’avoue que j’ai du mal à trouver ça drôle.
— C’est pour ça que tes manches…
— Elles sont trop longues, oui. Je les ai volées à un géant. Non, je les ai laissées comme ça pour vous épargner ça.
Elle prit sa main dans les siennes, sans hésiter, sans mettre de gant, et le bleu sembla vaciller sous ses doigts. Elle ne dit rien pendant un long moment. Lysandre s’aperçut, avec une gêne aiguë, qu’il avait envie de pleurer, et il fixa le plafond.
— Le solvant d’amande amère, dit-il. Le nitrate d’argent, les bains. Ça ralentit. Ça ne guérit pas. Il me faut de l’Ombracine, la vraie, pour préparer l’antidote, celui que mon père notait dans son carnet. J’ai regardé cette page mille fois. Il ne manque qu’un ingrédient.
Il s’interrompit, souleva la coupelle qu’il avait glissée dans sa poche, et la posa sur le drap, à côté de la montre.
Une lentille noire, minuscule, dans un écrin de cristal.
— Bernard, présenta-t-il.
— C’est de l’Ombracine ?
— Un demi-grain. Extrait du fil de Morgane. Elle nous a laissé sa carte de visite, et je viens d’y trouver de quoi faire une chose. Une chose, Maya. Soit l’antidote de ma famille. Soit l’élixir dont nous aurons besoin pour séparer Elias de ce qui le possède. Pas les deux.
Le silence qui suivit fut long. Dans le lit voisin, la poitrine du père de Lysandre se soulevait à peine.
— Je ne sais pas encore laquelle, murmura-t-il.
— Tu n’as pas à choisir ce soir.
— Non. Dans vingt-quatre nuits.
Maya resserra ses doigts sur les siens, et elle dit ce qu’elle avait sans doute prononcé un millier de fois pour elle seule :
— On les sauvera tous.
Il sourit, parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. La ligne bleue, sous sa manche, luisait doucement dans le noir.
Et toi, qu’en penses-tu ?