Chapitre 7 — Vision dans le verre

7 octobre 2026

Le laboratoire de Lysandre sentait l’amande amère, le nitrate d’argent et la térébenthine, si fort que l’on aurait pu couper l’air au couteau.

Il occupait une salle voûtée sous la tour est, tapissée d’étagères de fioles ambrées, de mortiers d’agate, de cornues de cuivre. Au milieu, sous une lampe de laiton, un large plan de travail portait une cloche de verre de la taille d’une citrouille. À l’intérieur tournoyait, épaisse et lente, une brume violette qu’il avait prélevée dans le Val Sourd avant de remonter.

— Ça ne se dépose pas, expliquait-il en tapotant du bout de l’index trois coups rapides sur le verre. Ça ne réagit à aucun réactif. Ça vit. Je n’ai jamais vu ça.

Ils étaient tous là, épuisés, sales de la boue du sentier. Maya, assise sur un tabouret, avait le nez encore rouge et la chaîne d’argent glissée sous sa tunique. Maëlys se tenait près de la porte, dans la pénombre, et sa présence rendait la salle plus fraîche. Oriane, au contraire, avait déposé son grimoire ouvert sur un pupitre et recopiait sur un carré de parchemin les signes de l’anneau de suie relevés dans la Salle des Scellés.

— C’est ce que l’on trouve autour du piédestal, dit-elle. Huit symboles. Ils forment une figure fermée.

Lysandre se pencha par-dessus son épaule. Sa main se figea.

— Ce signe-là, murmura-t-il en pointant un caractère en forme de flamme renversée. Je l’ai déjà vu. Il était sur la porte de la maison de ma famille, la nuit où tout a commencé. Je l’ai regardé pendant des heures. Je pensais que je l’avais rêvé.

Maëlys s’approcha à son tour, sans un bruit, et son rosaire cessa de cliqueter.

— Celui-ci, dit-elle en désignant une spirale inachevée. C’est le signe qu’on a retrouvé gravé sur le sol de la clairière où mon frère a disparu.

Oriane ne dit rien. Elle ouvrit son grimoire à la tranche dégarnie, posa le parchemin à côté des lambeaux de pages arrachées, et son visage se ferma.

— La géométrie est identique, dit-elle très bas. Ces huit symboles sont des fragments de mes dix pages. Ceux qu’elle m’avait volés. Elle ne les a pas jetées. Elle s’en sert.

Un silence s’abattit sur la salle. Personne n’avait besoin qu’on lui explique. Chacun d’eux venait de reconnaître le même visage dans la marque de ses propres blessures.

— Le fil, dit Ezra d’une voix sourde. Le Val Sourd. Ce que j’ai senti dans la brume. Je veux voir ça.

— Voir quoi ? demanda Maya.

— Ce qui guidait l’enfant.

Il retira son gantelet gauche pour la première fois de la journée. La cicatrice rituellique lui barrait l’avant-bras, un signe noir, incisé, ancien. Il posa la main à plat sur la cloche de verre.

— Ezra, dit Oriane, ce n’est pas…

— Je sais ce que je fais.

Le silence fut total.

La brume violette se figea sous sa paume. Puis elle s’aplatit contre le verre, comme attirée, et se mit à se condenser, à prendre forme, à se matérialiser, selon le don qu’Ezra tenait de sa lignée : ce pouvoir de traquer les créatures de l’ombre en les forçant à se montrer.

Dans la cloche, une silhouette apparut.

Une silhouette d’enfant, minuscule, vue de dos, marchant dans un couloir de racines noires entrelacées, si étroit qu’il devait se tourner de côté. Il tenait par la main une ombre immense, sans visage, aux bords fumants, qui le dépassait de trois têtes et se penchait vers lui comme pour un secret. L’enfant avançait sans lutter, la nuque courbée, les épaules tassées.

Maya ne respira plus. Elle sentit son cœur se serrer, et Nox, dans sa besace, se réchauffer sans bruit.

L’enfant s’arrêta.

Lentement, contre toute logique, il tourna la tête. Il regarda droit dans le verre. Droit vers eux. Ses yeux étaient deux orbes violets sans pupille, mais un trait mince, presque invisible, traversa un instant leur surface, comme une fissure dans un miroir. Ses lèvres bougèrent. Il ne prononçait pas un mot, il articulait, sans son, avec toute la lenteur d’un enfant qui sait qu’il n’a pas le droit de parler :

Ne les laisse pas…

L’ombre immense se retourna.

Elle n’avait pas de visage, mais Ezra recula comme si elle en avait un. Sa main s’arracha du verre. La cicatrice sur son avant-bras brûlait, luisait d’un rouge sombre, et il tomba à genoux, le souffle coupé, une main plaquée contre son bras.

La cloche de verre éclata.

Le bruit fut assourdissant. Une pluie d’éclats retomba sur le plan de travail, et la brume s’évanouit d’un seul coup, comme aspirée, laissant derrière elle une odeur de rose séchée. Lysandre poussa un cri et se jeta en arrière. Maëlys s’était déjà interposée devant Maya, sa draperie tendue comme une aile.

Dans le silence qui suivit, tous entendirent le grimoire d’Oriane crépiter.

Sur la tranche dégarnie, là où dix pages manquaient, des caractères d’encre pâle apparaissaient à toute vitesse, lignes après lignes, comme des mots qu’une main invisible traçait en ce moment même. Puis ils s’effacèrent, l’un après l’autre, en laissant sur le papier une marque noire de brûlure.

— Elle est en train de s’en servir, souffla Oriane. Pendant que nous parlons. Elle écrit avec mes pages.

Ezra, à genoux, avait relevé la tête. Il était livide. La mèche blanche au-dessus de sa tempe semblait plus blanche que d’ordinaire.

— Je la connais, dit-il d’une voix qui ne ressemblait pas à la sienne. Cette ombre. Ce n’est pas la première fois que je la vois.

Personne ne demanda où. Lysandre, qui tremblait de tous ses membres, se contenta de lui tendre la main pour l’aider à se relever.

C’est alors que la grande cloche de l’entrée du Sanctuaire se mit à sonner.

Un coup, lent, profond, qui fit vibrer les vitres. Puis un second. Ils se figèrent tous. La cloche n’avait plus sonné depuis des années. Elle n’était faite que pour une chose : annoncer le retour du maître.

Et toi, qu’en penses-tu ?

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