Chapitre 3 — L’artefact brisé

La Salle des Scellés dormait dix niveaux sous la tour ouest, au bout d’un escalier qui descendait en colimaçon dans le roc.
Oriane courait devant, son grimoire serré contre elle comme un bouclier, le dos toujours aussi droit, la tresse toujours aussi parfaite. Derrière elle dévalaient Ezra, qui avait dégainé l’espadon sans un mot, et Lysandre, dont la lanterne de laiton cognait contre les murs. Maëlys suivait à distance, sa draperie effleurant les marches sans le moindre bruit. Maya fermait la marche, une paume plaquée contre son sternum. Le fragment battait un rythme de tambour.
— Les scellements sont tombés, articula Oriane sans ralentir. Tous les huit, en même temps. Et l’alarme rituellique ne s’est pas déclenchée. Je l’ai sentie s’éteindre, comme on sent un cœur s’arrêter.
Ils débouchèrent devant une porte de fer, épaisse d’une main, bardée de runes d’argent. La porte était intacte. Ni serrure forcée, ni gonds fondus, ni trace de griffes. Les runes, elles, étaient éteintes.
— Ça n’a pas été brisé, dit Oriane en effleurant l’un des signes. Ça a été ouvert. De l’intérieur.
— C’est impossible, grogna Ezra.
— Ça l’est, en effet.
La porte s’ouvrit d’une simple poussée.
La salle était ronde, basse de plafond, tapissée d’étagères de pierre où reposaient, sous des cloches de verre, les reliques que le Sanctuaire n’osait ni utiliser ni détruire. Un miroir aveugle. Une plume de corbeau blanc. Un os taillé en flûte. Tout était à sa place, sauf au centre.
Sur le piédestal de basalte, il n’y avait plus qu’une cloche de verre vide et un anneau de suie fraîche.
Lysandre s’arrêta net.
— Non, dit-il.
Ce n’était pas un cri. C’était presque un constat, plat, sans surprise, celui d’un homme qui a déjà vécu l’instant plusieurs fois dans sa tête. Il s’approcha de la cloche, posa deux doigts sur le verre, et son pouce se mit à frotter compulsivement son index.
— La Racine-mère, murmura-t-il. La dernière racine d’Ombracine.
Maya connaissait l’histoire. Tout le Sanctuaire la connaissait. L’Ombracine était une résine noire, l’encre des rituels les plus dangereux et le pilier de l’art alchimique de la famille de Lysandre. Trois ans plus tôt, la nuit même où Elias avait été possédé, Morgane avait maudit sa lignée pour lui voler ses réserves. Il ne restait, dans tout le monde connu, que ce nœud de résine noire enfermé dans un cristal, conservé par Erasmus comme une relique, et sur lequel Lysandre bâtissait, depuis, tous ses espoirs de neutraliser le fragment de Maya.
— Elle m’avait tout pris il y a trois ans, dit-il d’une voix très douce. Maintenant elle prend ce qui restait.
Il tapota trois coups rapides du bout de l’index contre le verre. Ezra posa une main sur son épaule, sans rien dire, et l’y laissa.
— Aucun cauchemar n’est passé par ici, déclara le chasseur après un moment, les narines frémissantes. Je le sentirais. Une créature de l’ombre laisse une odeur de peur derrière elle, ça ne s’efface pas en une heure.
— Ni les morts, ajouta Maëlys. Aucun n’a franchi ce seuil.
— Alors qui ? demanda Maya.
Oriane ne répondit pas. Elle s’était accroupie au bord de l’anneau de suie, et elle observait quelque chose que personne d’autre n’avait encore vu.
— Voilà ce qu’il y a d’extraordinaire, dit-elle enfin. Le mécanisme n’a pas été forcé. Il a été reconnu. Les huit sceaux reposent sur une géométrie de reconnaissance : ils ne s’ouvrent que pour le sang d’un membre de la maison. Quelqu’un est entré ici avec une signature que le Sanctuaire a prise pour l’une des nôtres.
— Mais nous sommes cinq, dit Lysandre. Et Erasmus.
— Il y en a eu un sixième.
Elle leva lentement la main. Entre ses doigts gantés de soie noire, elle tenait un petit brin de matière, misérable, presque insignifiant.
Un fil de laine gris, effiloché, taché d’une suie qui empestait l’ozone et la rose séchée.
Maya se figea.
Sa main était déjà sur la boucle de sa besace avant qu’elle ne le décide. La boucle était fermée. Le rabat, aussi. Elle l’ouvrit d’un geste, plongea la main jusqu’au fond, et ses doigts se refermèrent sur la laine tiède, un peu rêche, d’un loup à qui il manquait une oreille.
Nox était là. Intact.
— Ce n’est pas la laine de Nox, dit Oriane en ajustant ses lunettes du bout du majeur. Elle est trop neuve. Trop régulière. On ne l’a pas arrachée : on l’a filée.
— Filée avec quoi ?
Oriane hésita. C’était rare, chez elle.
— Avec un souvenir, dit-elle. Le souvenir que ton frère garde de cette peluche. Il l’a serrée contre lui pendant des années, Maya. Cette laine s’est gravée dans sa mémoire plus profondément que son propre prénom. Morgane a puisé dedans, elle en a tiré un fil de matière, et elle l’a chargé de sa signature à lui. Elias est du sang de la maison. Pour les sceaux, c’était une clé.
Maya sentit son estomac se retourner.
Elle avait passé trois ans à enchanter Nox pour en faire un fil tendu vers son frère. Et l’ennemie avait retourné ce fil comme un couteau. Elle se servait d’Elias comme d’un passe-partout, sans briser une seule porte, sans que l’enfant le sache, ou pire, en le sachant.
Le fragment, sur sa poitrine, se mit à brûler.
Une onde violette, sale, filtra sous la toile de sa tunique. La température chuta. Maëlys porta une main à sa bouche. Et dans la paume d’Oriane, le fil gris se tendit tout seul, très doucement, comme s’il cherchait quelque chose.
— Elle nous provoque, dit Ezra d’une voix sourde. Elle aurait pu passer sans laisser de trace. Elle a choisi de nous laisser sa carte de visite.
— Ce n’est pas une carte de visite, dit Maya.
Tout le monde se tourna vers elle. Elle serra Nox contre ses côtes, les yeux fixés sur ce brin de laine qui frémissait comme un pouls, et elle comprit ce que les autres n’avaient pas encore vu.
— C’est un fil, dit-elle. Et un fil, ça va toujours quelque part.
Et toi, qu’en penses-tu ?